Aujourd’hui, Monsieur Laurent Mantel – comédien professionnel et membre de l’équipe Audiodescription –répond à mes questions.
David Rafier : J’ai découvert depuis peu le site
www.audiodescription.fr et c’est en consultant la rubrique « équipe » que j’ai appris que vous étiez comédien depuis assez longtemps.
Laurent Mantel : Effectivement, j’exerce le métier de comédien - essentiellement en voix et en doublage aujourd'hui. En parallèle, je me suis intéressé à l’écriture quand j’ai adapté plusieurs textes que j'ai mis en scène. J’ai toujours eu aussi une grande attirance pour les univers sonores : J’ai réalisé quelques fictions radiophoniques pour des radios libres. Ensuite, j’ai été lecteur bénévole pour l’AVH (Association Valentin Haüy) qui m’a sollicité pour être descripteur de films. Formé par Marie-Luce Plumauzille qui fait partie de l’équipe depuis 20 ans, je suis donc comédien-audiodescripteur depuis 2003.
DR : Lorsque vous êtes engagé sur une audiodescription, quel est le déroulement ?
LM : Tout d’abord, les commanditaires (l’AVH, Arte, éditeurs de DVD…) choisissent les films qu’ils souhaitent audiodécrire . Ensuite, deux descripteurs sont engagés et travaillent sur le découpage des scènes et l’écriture de la description, ce qui prend environ quinze jours. On termine par l’enregistrement qui est assuré soit par les auteurs soit par des comédiens qui ne sont qu’interprètes.
DR : Comment mettez-vous en pratique vos compétences de comédien au service de l’audiodescription ?
LM : Je mets en pratique tout ce que j’ai appris : dramaturgie et analyse du film et du scénario pour l’écriture et mon expérience de comédien pour l’interprétation. Je considère qu’une audiodescription doit être interprété avec beaucoup de nuances. On doit impérativement sortir de la voix-off neutre pour se fondre dans la dimension sonore du film. Un film est une œuvre artistique que l’audiodescripteur doit retranscrire.
DR : Avez-vous des commanditaires qui vous demandent d’être neutre dans vos interprétations ?
LM : Pas vraiment, nous sommes assez libres de nos choix. Je pense que la neutralité du ton est mal-venue pour l’audiodescription. Si le comédien est neutre, il aura l’air désintéressé et s’il est désintéressé, cela signifie qu’il n’a de respect ni pour son travail ni pour son auditoire. Quand j’ai la responsabilité d'une audiodescription, l’écriture me demande beaucoup de travail. Par exemple, sur le film « Indigènes », pour une scène d’attaque qui dure 2 minutes, j’ai passé près de 3 heures à l’écriture de la description. Pour l’interprétation, j’essaye de faire le maximum pour donner au film la charge émotionnelle et affective qui le caractérise, exactement comme lorsque je fais du doublage ou d’autres enregistrements.
DR : Quelle doit-être l’attitude de l’audiodescripteur face aux images ou situations suscitant l’interrogation du spectateur ?
LM : Voilà un cas où on doit être rigoureux. On voit une séquence pour la énième fois, on sait ce qui se cache derrière. A nous d’apporter l’information sans l’interpréter à votre place.
DR : Et pour rester dans ce rapport à l’image, j’ai vu dernièrement « Les aventures de Rabbi Jacob », je suis pourtant bon client des films comiques mais je n’ai pas ri du tout. est-ce le comique qui se prête mal à l’audiodescription où est-ce moi qui suis définitivement hermétique à De Funès ?
LM : Désolé, je n’ai pas travaillé sur ce film-là et je ne l’ai pas écouté mais j’aurais tendance à dire que si vous n’avez pas ri, c’est que la description est à revoir. En effet, le gag visuel se caractérise par sa rapidité et il est très difficile à transcrire. Cependant, ayant travaillé sur plusieurs comédies comme « Les tontons flingueurs », je pense que c’est en prenant le ton du film et en employant le vocabulaire adéquat que l’aspect comique se transmet le mieux. J’en profite pour insister sur le fait que par la description, on doit absolument redonner la vie du film, on recrée les images avec des mots. C'est le processus inversé du tournage, puisque au départ du film on a un texte, le scénario, et qu'il faut en faire des images.
DR : Avez-vous un regard critique sur les films que vous avez décrits ?
LM : Sur ma prestation j’ai toujours du mal à me juger et je laisse ce travail aux auditeurs. J'écoute toujours leurs critiques, bonnes ou mauvaises, et j'invite tous les spectateurs qui le souhaitent à m'adresser leurs impressions sur mon travail, cela m'aide beaucoup. Parfois, je trouve que certaines bandes sons originales sont trop gommées par nos voix ; exemple dans « Les oiseaux » pour la scène finale quand le grenier est envahi par les volatiles.
DR : Même si cela ne fait que 5 ans que vous travaillez dans ce secteur, comment percevez-vous l’évolution de l’audiodescription ?
LM : Il y a 20 ans, c’était un procédé très expérimental et très amateur. Aujourd’hui, c’est une intervention professionnelle totalement reconnue qui a fait ses preuves et qui doit absolument fonctionner convenablement. Avec les moyens techniques ultra-performants d’aujourd’hui, tous les consommateurs qui payent une redevance télé ou une place de cinéma pour avoir de l’audiodescription doivent être exigeants sur la qualité de ce qui leur est proposé.
Au sujet de la diffusion à la télévision, la France est très en retard par rapport à d’autres pays européens comme l’Angleterre. Il faudrait que toutes les chaînes de télévision soient soumises à un quota de programmes adaptés. Le questionnaire sur le site Internet du Ministère de la Culture a soulevé deux axes : Imposer à chaque chaîne un quota d’audiodescriptions par mois ou sélectionner les programmes à adapter. Je ne sais pas ce que vous en pensez mais je penche davantage pour la seconde option. Vous savez comme moi que beaucoup d’émissions télé n’ont pas besoin d’être décrites. Il serait préférable que les chaînes de télé prennent exemple sur Arte et sollicitent l’audiodescription pour des programmes qui en valent la peine.
En résumé, j’espère comme vous que le procédé va se développer à condition qu’on y perde pas en qualité. Comme mes collègues, je fais de mon mieux pour obtenir un résultat vivant, fidèle et agréable à écouter, je crains vraiment qu'une extension non contrôlée du procédé n'entraîne un nivellement par le bas et une sévère dégradation de la qualité.
DR : Pourquoi les spectateurs que nous sommes ne sont-ils pas interrogés sur le choix des films ?
LM : Je comprends tout à fait vos revendications mais on entre dans un souci de droits. L’AVH ou d’autres commanditaires ont des catalogues bien précis et décrivent les films à la demande des maisons de production. En gros, on fait le travail que l’on veut bien nous donner. Croyez bien que si l’équipe d’audiodescription le pouvait, vous profiteriez d’un plus grand nombre de films.
DR : Dans quel but le site
www.audiodescription.fr a-t-il été conçu ?
LM : C’est une volonté des descripteurs qui ont souhaité rassembler les informations sur un site Internet. Nous le faisons bénévolement. Nous voudrions développer davantage ce site par la création d’un forum de discussion qui rassemblerait les descripteurs, les spectateurs et les commanditaires.
DR : Vous semblez totalement investi dans votre mission d’audiodescripteur !
LM : J’adore ce travail et je suis persuadé en plus qu’on peut toucher un public au-delà du handicap visuel. Pour moi, ça n’est pas une béquille, c’est une autre approche du cinéma : le film qui s’écoute. C’est un média qui mérite d’être davantage reconnu par les professionnels du monde audiovisuel.
DR : Je vous laisse le mot de la fin …
LM : Souhaitons longue vie à l’audiodescription et surtout, n’hésitez pas à être exigeants sur la qualité de ce service quand vous allez au cinéma ou au spectacle.